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Un secrétaire d’Etat à Berlin, et l’eurodéputé écologiste Niklas Nienass (photo) reflètent la position de nombreux scientifiques sur le continent. Ils s’opposent à l’exclusion du Royaume-Uni, de la Suisse et d’Israël des programmes fondamentaux et “stratégiques” d’Horizon Europe (2021-2027).

A en croire Thomas Rachel, secrétaire d’Etat parlementaire auprès du ministère de l’Education et de la Recherche, l’Allemagne soutient la «pleine participation» du Royaume-Uni, de la Suisse et d’Israël aux programmes européens quantiques et spatiaux. C’est ce que titrait la semaine dernière le site de référence ScienceBusiness, basé à Bruxelles, dans le cadre du débat discret mais profond qui divise actuellement les milieux de la recherche subventionnée en Europe (1).

« Dans le domaine des technologies quantiques en particulier, ces trois Etats ont traditionnellement été des partenaires importants, et devraient continuer à jouer ce rôle à l’avenir », a précisé Thomas Rachel. Le député allemand est également membre du Sénat de la Société Fraunhofer, et du conseil des gouverneurs de la Fondation germano-israélienne pour la recherche scientifique et le développement.

Selon le journaliste Eanna Kelly, chroniqueur attitré des relations extérieures de la recherche subventionnée européenne à ScienceBusiness, il s’agit de l’intervention la plus médiatisée à ce jour sur cette question controversée. Elle met en péril la proposition de la Commission européenne d’exclure les trois puissances de recherche partenaires les plus proches et de loin les plus importantes. Il ajoute que cette déclaration « sera applaudie bruyamment par les fonctionnaires de ces trois voisins de l’Union Européenne, qui s’activent pour que leurs chercheurs ne soient pas écartés ». Le moins que l’on puisse dire est que l’euphorie a été discrète jusqu’ici en Suisse. Ces prises de positions n’ont reçu aucun écho dans les milieux politiques et les médias.

La Commission européenne insiste sur le danger que représentent les contrôles étrangers sur le quantum en particulier, considéré comme une technologie clé. La recherche spatiale et quantique n’est-elle pas une question de sécurité nationale, pas seulement de développement économique ? Certains diplomates avaient aussi exprimé des craintes en privé concernant l’accès de pays tiers à des données scientifiques sensibles. Les Etats membres étaient toutefois restés silencieux à ce sujet.

Quelques éléments donnent une idée de la confusion dans laquelle évolue ce dossier à l’échelle étatique. « Selon un projet évolutif de programme de travail qui a circulé à la mi-mars, écrit le journaliste, la Suisse a été réinscrite dans les programmes de l’UE pour la recherche quantique après avoir été exclue une semaine plus tôt. »

La Suisse, qui avait le statut de pleine association avec une quinzaine d’autres Etats tiers dans le programme Horizon 2020, n’est pas censée actuellement avoir accès aux projets de recherche spatiale d’Horizon 2021-2027. De leur côté, Israël et le Royaume-Uni sont toujours confrontés à l’exclusion des recherches spatiales et quantiques. Y compris l’informatique, la simulation, les communications, les systèmes de communication et de transport par satellite, ou encore les lanceurs spatiaux.

Des restrictions qui vont trop loin

L’eurodéputé allemand Niklas Nienass, porte-parole du groupe des Verts au Parlement sur l’espace, a déclaré de son côté à ScienceBusiness que les restrictions proposées allaient trop loin. «Exclure ces pays dans tous les projets quantiques et spatiaux serait insensé.» Les scientifiques quantiques de toute l’Europe se sont également prononcés avec force contre les exclusions.

Selon Nienass toujours, cité par ScienceBusiness, l’instigateur de ces exclusions n’est autre que le commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, ancien président exécutif de la société française de technologies Atos, leader européen du cloud, de la cybersécurité et du supercalcul.

Répondant à ScienceBusiness, Nienass affirme que l’Allemagne soutient le renforcement des capacités européennes indépendantes dans plusieurs domaines d’avant-garde comme le cloud computing et les batteries. Il pense en revanche qu’une proposition visant à faire cavalier seul (go alone) dans l’espace n’obtiendrait pas son soutien. «Il y a une tension croissante entre la France et l’Allemagne, précise l’eurodéputé, qui ont toutes deux des programmes spatiaux nationaux qui pourraient aller dans des directions très différentes. Les Français sont plus protecteurs dans le domaine industriel. Les Allemands plus intéressés par la recherche collaborative.»

Certains responsables des États membres sont décontenancés par les propositions restrictives de Bruxelles, mais d’autres estiment qu’elles étaient à prévoir eu égard au climat politique actuel. Avant même que la crise sanitaire ajoute de nouveaux éléments d’incertitude et de déficits financiers massifs, le principal message entendu depuis plusieurs années est que l’UE doit se débrouiller davantage de manière autonome.

Avec l’hostilité envers l’UE sous l’ère Trump, conclut ScienceBusiness, des dirigeants comme le président français Macron ont fait pression pour ce qu’il a appelé “l’autonomie stratégique” européenne. Soit la capacité de défendre l’Europe et d’agir militairement dans son voisinage sans dépendre autant de technologies extérieures. Dans cette perspective, les applications quantiques sont considérées à Bruxelles comme d’importantes opportunités économiques et militaires, mais aussi comme des menaces importantes. En particulier pour les systèmes critiques de l’Union comme les systèmes satellitaires Galileo et Copernicus, qui devront peut-être résister un jour à des attaques.

Géostratégie contre recherche

En guise de commentaire à cette conclusion, on pourrait ajouter que la Suisse fait en quelque sorte les frais du soupçon de déloyauté européenne pesant sur le Royaume-Uni et Israël par rapport à l'”ennemi” que pourraient devenir les Etats-Unis. Il n’est pas étonnant que des chercheurs européens soucieux de compétitivité à l’échelle planétaire n’aient pas envie d’être instrumentalisés par ce genre de considérations géostratégiques confinantes.

Il n’est pas surprenant non plus de retrouver l’Allemagne atlantiste parmi les sceptiques. Il devient dès lors possible de deviner que les Etats les plus réticents à l’exclusion du Royaume-Uni, d’Israël et de la Suisse se trouvent à l’Est et au Nord. Avec des exceptions probablement, certains estimant surtout que les bénéfices de la recherche fondamentale en Europe doivent revenir exclusivement aux Européens. Les Etats les plus favorables à la fermeture seraient ainsi les proches alliés habituels de la France, plus souverainiste sur le plan militaire et facilement américanophobe: l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou encore la Belgique. Sous toutes réserves bien entendu, en attendant d’y voir plus clair.

A noter aussi que ces incertitudes interviennent au moment où la France cherche très activement à vendre ses avions de combat Rafale à la Suisse. La ministre française des Armées Florence Parly était à Berne de 22 mars dernier pour en parler. Elle a assuré que la France s’engagerait à respecter la propriété souveraine des données (2).         

(1) https://sciencebusiness.net/framework-programmes/news/germany-backs-full-participation-israel-switzerland-and-uk-eu-quantum-and

(2) https://www.24heures.ch/protection-des-donnees-la-france-defend-son-avion-de-combat-704454540828